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La réingénérie de
l'État pour Charest,ou la modernisation de l'état pour Lucien
Bouchard (groupe des Lucides), André Boisclair et Mario Dumont:
« Il faut runner l’État comme une
business ». C’est ainsi que le président du Conseil du Trésor
Paul Gobeil résumait le programme du gouvernement du Parti
libéral avec l’enthousiasme du néophyte fraîchement débarqué des
hauteurs de l’entreprise privée pour mettre la hache dans le
secteur public. C’et le même Gobeil que le gouvernement Bourassa
a désigné pour s’occuper du comité des soi-disant "sages" chargé
de lui dire quoi faire en matière de "réforme administrative".
La composition du comité dit tout : Michel Bélanger de la Banque
nationale, Yvon Marcoux de la Banque d’Épargne, Pierre Lortie de
Provigo ainsi que Paul Goleil lui-même. En effet, on trouverait
difficilement des conseillers mieux qualifiés pour dire comment
on « runne » l’État comme une business."
Le comité Gobeil avait pour mandat officiel de proposer des
réformes administratives susceptibles de rendre l’État québécois
"plus productif" en allégeant ses structures, en abolissant les
organismes inutiles, en sabrant dans la bureaucratie, etc. etc.
L’appareil d’État québécois compte en effet de centaines de
commissions, régies, conseils, offices, agences et organismes
divers mis en place au fil des années pour administrer les
services publics et les programmes sociaux instaurés par les
gouvernements successifs. Ce processus bien connu de
sédimentation est difficile à renverser, car tous ces organismes
ont tendance à s’incruster et devenir éternels, en vertu de la
force d’inertie qui existe dans l’appareil gouvernemental comme
dans tous les appareils.
Le comité Gobeil prétend justement vouloir faire le ménage dans
la bureaucratie gouvernementale pour la rendre plus efficace et
réduire ses frais de fonctionnement. Le comité lui-même a donné
l’exemple d’une "productivité," sans précédent. il lui a suffi
de 47 petites pages pour proposer l’élimination de dizaines
d’organismes et le chambardement de l’ensemble de l’appareil
d’État. Mais il s’agit en réalité d’une productivité sans
précédent dans la destruction. En effet, sous le couvert de la
réforme administrative, le comité propose ni, plus ni moins que
le démantèlement de l’essentiel des programmes sociaux mis en
place depuis un, quart de siècle.
ÉDUCATION ET SANTÉ : RETOUR AU PRIVÉ
Le gouvernement Bourassa s’est fait élire en garantissant le
maintien des acquis dans l’éducation et la santé, mais les
propositions du comité Gobeil veulent nous ramener à l’âge des
ténèbres dans ce domaine. Le comité veut taxer la maladie en
ajoutant au revenu imposable la valeur des soins reçus jusqu’à
concurrence de 1 500$ ou 2000 $. Les petits et moyens hôpitaux
seront aussi privatisés et les CLCS des régions urbaines seront
remis aux municipalités, qui en feront ce qu’elles voudront
bien. Par contre, le comité estime qu’il y a trop de médecins au
Québec et propose de fermer la faculté de médecine de
l’Université de Sherbrooke. Ce sera parfait pour les
corporations professionnelles.
Dans le domaine de l’éducation le comité propose de
subventionner directement les parents pour leurs enfants de
niveau primaire et secondaire, favorisant ainsi très fortement
les écoles privées. Il veut aussi limiter l’accès aux études
collégiales et tripler les frais de scolarité au niveau
universitaire, tout en augmentant la charge de travail des
enseignants et enseignantes a tous les niveaux. Tout ceci
renforcerait le caractère élitiste du système scolaire en
réduisant l’accessibilité aux études de la part des classes
moins fortunées et en conduisant a la création de plusieurs
catégories d’école primaires et secondaires en fonction des
moyens financiers des parents. Radio-Québec serait également
privatisée et il n’est pas difficile de prédire ce qui
arriverait a la télévision éducative.
DÉCENTRALISER DANS LE VIDE
La décentralisation est un autre truc abondamment utilisé dans
le rapport Gobeil pour se débarrasser de programmes sociaux
encombrants, sous le couvert d’alléger l’administration publique
et la rapprocher des milieux. C’est ainsi que la régie du
logement serait abolie et ses attributions transférées aux
municipalités. C’est un dossier si chaud que le rapport Scowen
sur la déréglementation lui-même n’a pas osé l’aborder. Le
comité Gobeil renvoie la question aux municipalités. Ceci veut
dire que la réglementation effective du logement sera soumise
aux rapports de force locaux et démantelée partout où le
mouvement ouvrier et populaire local ne sera pas assez fort pour
le préserver. C’est la même logique que dans la décentralisation
des négociations du secteur public. La manoeuvre est d’autant
plus habile qu’elle joue sur l’esprit de clocher d’une certaine
gauche populiste prompte à s’enthousiasmer pour tout ce qui
s’appelle décentralisation. Dans quelques années, on pourra se
mettre à construire un vaste mouvement des sans-abri chassés par
les hausses fulgurantes de loyer, décentralisé bien sur.
UN RECUL SUR DUPLESSIS
Une des propositions les plus significatives du rapport Gobeil
consiste à vouloir remettre au gouvernement fédéral la
perception des impôts provinciaux. Le Québec est la seule
province qui possède son propre appareil de perception fiscale :
il fut mis en place par Duplessis en 1954 dans sa lutte contre
le gouvernement fédéral pour récupérer les pouvoirs du Québec en
matière d’impôt sur le revenu. L’abandon des pouvoirs à Ottawa
serait un renoncement complet à l’autonomie provinciale défendue
par tous les gouvernements québécois depuis Duplessis, car le
pouvoir de lever des impôts est un des attributs essentiels du
pouvoir d’Etat. Le comité Gobeil invoque les frais causés par le
dédoublement des responsabilités, mais il se garde bien de
proposer la responsabilité exclusive du Québec en la matière.
Non, il préfère que le Québec se mette à la merci du
gouvernement fédéral en renonçant à son autonomie fiscale.
Le comité Gobeil fait bien d’autres propositions toutes plus
ahurissantes les unes que les autres et toutes orientées vers la
mise à la ferraille des programmes sociaux. Quelques exemples :
élimination du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement,
abolition de l’Office de la langue française, réduction des
pouvoirs de la Commission d’accès à l’information à un statut
consultatif, limitation des pouvoirs de la Commission de police,
de la Commission santé-sécurité du travail, de l’Office de
protection du consommateur, du Bureau de la protection civile,
réduction du budget du Conseil du statut de la femme, remise en
cause de la Commission des normes du travail... Cela irait plus
vite de faire la liste des organismes et des programmes qui
échappent à la moulinette du comité Gobeil. On dirait que seule
la suite du lieutenant-gouverneur de Sa Majesté britannique
échappe au massacre.
QUE FERA BOURASSA ?
Jamais le gouvernement Bourassa ne fera des folies pareilles, se
sont empressés d’avancer plusieurs observateurs. Bourassa s’est
occupé à minimiser la portée des recommandations et Gobeil
lui-même a fait mine de prendre ses distances face aux
recommandations du comité qu’il présidait. Le gouvernement
libéral ne peut manquer d’éprouver un certain vertige devant
l’ampleur massive des attaques proposées dans les 47 pages du
rapport Gobeil. Plusieurs ministres se sont opposés ouvertement
aux coupures touchant leur ministère, notamment Clifford Lincoln
à l’Environnement et Herbert Marx à la Justice. D’autrès
manifestent leur opposition par un silence résolu, comme Ryan à
l’Education et Lavoie-Roux aux Affaires sociales.
Mais ce serait trop rassurant de voir dans le rapport Gobeil
l’oeuvre d’illuminés emportés par leur délire néo-libéral. Après
tout, c’est Bourassa lui-même qui a choisi les membres du
comité, et un de ses principaux conseillers, Jean-Claude Rivest,
a participé aux travaux du comité. Paul Gobeil n’est pas le
premier idéologue libéral venu, c’est le président du Conseil du
Trésor du gouvernement Bourassa.
Les recommandations du rapport ne seront sans doute pas
appliquées en bloc dans l’immédiat et sous leur forme actuelle,
mais elles tracent néanmoins le programme réel fixé par les
sommets de la bourgeoisie au gouvernement libéral, à sa demande
et avec son accord. Que cela passe ou non dans la réalité
dépendra non pas des nostalgies de la révolution tranquille sur
les banquettes libérales, mais de la vigueur des résistances
ouvrières et populaires. Le rapport Gobeil annonce une escalade
formidable des attaques. La riposte devra être à la hauteur.
François Moreau
G. S., septembre 1986 p. 12-13 |